• "Le passage de la Montagne" Jean Chatenet

    L'histoire se situe au cœur de la tragédie Vaudoise. Elle débute en 1685. La révocation de l'Édit de Nantes pousse la petite communauté vaudoise calviniste piémontaise à l'exil. Myriam est enlevée sur la route de Genève par le syndic de Savine. Elle sera élevée comme la fille qu'il a perdue, et convertie au catholicisme.

    Pour ces gens frustres, ceux qui sont marqués du sceau de la différence sont appelés le plus souvent par leur surnom, Myriam devenue Marie par son baptême, c'est la « barbette », malgré tout, une « fausse » repentie, restée vaudoise dans son cœur, dont tout le monde se méfie, (on appelle « barbets » les Vaudois, d'après le surnom de « barbes » donné à leurs pasteurs). Morone c'est « l'Italien », celui dont on ne sait rien et surtout pas de quoi il vit, qui reste à l'écart du reste du village, ni accepté ni cherchant à s'intégrer. De la méfiance à la suspicion, il n'y a qu'un pas vite franchi lorsque le malheur frappe. Et il frappe fort et souvent dans ces contrées rudes où la vie est suspendue au gré de la montagne, magnifique mais terriblement oppressante et menaçante.

    "Le passage de la Montagne" Jean Chatenet

    Alors comment accepter la beauté à part d'être une âme simple et aimante comme Joseph, l'enfant fragile qui aime Marie  « plus que personne au monde » ? La beauté de Marie effraie, son intelligence encore plus.

    La cruauté des hommes se déchaîne au détriment des plus faibles, contre tous ceux qui sont trop différents, trop aimants. L'hérétique est un frère maudit, plus insupportable encore que les  infidèles . Un miroir à ses propres frayeurs relayées par les croyances ancestrales dans lesquelles le paganisme survit à demi-mot.

    «Oubliez donc qu'ils sont hérétiques, s'écria Morone(*), oubliez surtout qu'ils sont chrétiens ! Pensez à eux comme à des Nègres, des Cafres, des Indiens ! Mieux, répétez vous que ce sont des animaux, des créatures sans âme, dignes tout au plus de votre pitié ! On n'écorche pas un chien vivant, on ne le jette pas vivant dans un brasier, on ne lui arrache pas la langue et les yeux, on ne lui fait pas sauter la tête avec de la poudre à canon ! Voyez en eux de misérables chiens, et ayez en seulement pitié ! »

    (*) Il s'adresse au cardinal Ranuzzi. Dans les pages qui précèdent il a évoqué les « Pâques Piémontaises », et le massacre en 1655 de la population vaudoise par les troupes du marquis de Pianezza qui n'a qu'un seul but, convertir ou tuer. Cela fut si horrible que la communauté protestante d'Europe s'en est émue ; Milton écrit son sonnet sur Bloody Easter.

    Lorsque 900 Vaudois tentent la « glorieuse rentrée » en 1688, emmenés par le pasteur Henri Arnaud et parcourent 200 kilomètres par les crêtes pour rejoindre le Piémont, leur passage à Savine bouleverse le semblant d'équilibre et les destins vont se jouer.

    Écrit avec en fond l'Histoire, dans le sang et l'horreur, ce récit est avant tout une ode à la beauté que Jean Chatenet chante à travers ses personnages et ses mots.

    La lutte de ceux qui « voient » la beauté du monde sans craindre de s'y brûler les yeux et l'âme ; et de la « bête , de «  l'abomination qu'elle sécrète autour d'elle – le sang des justes répandu, les fruits de la peine et de l'amour détruits, l'innocence profanée, la beauté anéantie » ; semble ici perdue d'avance (ici, seulement ?). Aux autres il reste le doute d'être passés à côté d'une chance qu'ils n'ont pas su saisir ou garder.

    Le passage de la Montagne Jean Chatenet - Éditions du Seuil - 1998

     

    Article repris depuis mon blog "Encrer le Monde" -  aujourd'hui supprimé


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  • Commentaires

    1
    Mardi 4 Novembre 2014 à 08:30

    A l"époque où j'avais publié cet article, en 2010, Jean Chatenet m'avait écrit : « Merci pour tout. » et j'en ai été très touchée.

     

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